Jean Echenoz nous dessine un esprit rationnel pétri de paradoxes comme son époque : obsédé par la manie de tout compter, sauf l'argent, la hantise des microbes que n'affecte pas son amour des pigeons, le goût du luxe et l'horreur des bijoux, le besoin de briller et la misanthropie. Il est de son temps, à la jointure du 19ème et du 20ème siècle où le positivisme fait rage et coexiste avec l'occultisme, où l'on croit dur comme fer que la technique peut régénérer l'homme. Le dessein ultime de Gregor n'est-il pas de fournir de l'énergie gratuite à volonté au monde entier, au grand dam de ses financiers mécènes ?
Dans ces dernières années du siècle, la science est grandiose et se donne en spectacle; Gregor, en queue-de-pie noire, cravate blanche et souliers vernis, dévoile devant des foules hystériques la magie des rayonnements électriques. Magicien, apprenti sorcier, il orchestre les orages, fait osciller les fondations de New York. Il concentre à lui seul, de façon étourdissante, les fonctions de chercheur, conducteur de travaux, gestionnaire, agent de relations publiques.
On lit d'une traite ce roman; c'est tambour battant que nous est dévoilée la vie du savant, en compagnie de son narrateur omnipotent, qui prend parti, brusque son personnage et nous interpelle. La légèreté est de mise et la distance constante où se loge l'ironie et parfois même le comique. Impossible de s'identifier à Gregor, dont le narrateur nous rappelle régulièrement à quel point il est antipathique. Pas de psychologie donc, et Gregor, de toute façon, est fermé aux sentiments, cela clôt le débat. Et quand le lecteur serait tenté de s'apitoyer sur Gregor, alors le narrateur songe sérieusement à s'en débarrasser par un stratagème expéditif. Place à l'action donc, aux images et aux situations. Le milieu dans lequel évolue notre personnage, son train de vie, ses habitudes, sa garde-robe (précieuse et abondante comme pour Ravel) sont décrites avec un art cinématographique de l'ellipse, des ruptures de rythme et des changements de cadrage.
Des éclairs, après Ravel et Courir referme un cycle de trois vies d'hommes illustres, porteurs d'un génie créateur qu'ils expriment au travers de la musique, du sport, de la technique, Maurice Ravel, Emile Zapotek, Nikola Tesla. A quoi tient le génie ? Jean Echenoz a choisi des excentriques, marqués par la disparition, le déséquilibre ; des personnages dont le mystère plane. Comment retracer une vie ? Ces trois romans poursuivent une même intention; tamiser légendes, archives, témoignages, images amoncelés, et introduire avec légèreté l'invention romanesque. (ED)
Trois morts en six mois, l'accident de Yann au cours de l'intervention sur le circuit primaire, les abandons de postes de Loïc et de Bernard...Qu'est-ce qui se cache derrière l'enceinte des hautes tours de la centrale de Chinon, derrière le bleu surnaturel de la piscine de Blayais, derrière le calme des lieux et des équipes qui se relaient jour et nuit ? A proximité de la centrale, le fleuve, l'air, le vent, la vie paisible d'une agglomération moyenne.
La centrale, pour les prestataires, c'est une chance. On pousse la porte de l'agence d'interim et c'est signé. Les contrats se succèdent au rythme des arrêts de tranche si l'on n'a pas épuisé, par malchance, son quota d'irradiation, vingt millisieverts par an. Un compagnonnage viril éclaire cette vie nomade et précaire. Le travail fini, on file sur les autoroutes, on cohabite dans une même chambre d'hôtel ou dans une caravane pour économiser sur les frais; une solidarité forcée. Ce mode de vie des travailleurs DATR (Directement Affecté aux Travaux sous Rayonnements) en grise certains. Cette haute technicité leur donne le sentiment d'appartenir à une élite, et l'énergie primaire colossale confinée derrière le béton fascine, jusqu'au point de rupture...
Elisabeth Filhol nous le prouve une fois de plus, la littérature, mieux que le reportage journalistique ou l'essai nous permet de coller aux sensations, aux intuitions des personnages, d'éprouver la tension croissante du stress, le sentiment d'un danger imminent et de reconstituer le lego du parcours de Yann et de ces hommes qui ont vu l'invisible. Dans un style sobre, un cheminement de chaque phrase et un rythme, déroutants. L'auteur intègre dans un mouvement naturel le vocabulaire précis du nucléaire et de l'économie. La fission, un dispositif de sécurité, la gêne entre deux hommes, un paysage de la Gironde représentent autant de visages du réel qu'il faut saisir.
Elisabeth Filhol ne milite pas, elle écrit, et son premier roman, un brûlot magistral, nous glace. (ED)
Premier roman - Prix du livre France Culture Télérama
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C’est bien simple, avant même de l’avoir entre les mains, je savais que j’allais énormément aimer HHhH. La raison ? François Busnel et sa Grande Librairie, où j’ai découvert Laurent Binet un jeudi soir.Vera Candida ne peut pas rester dans l'île de Vatapuna où se sont brisées les vies de sa mère Violette, et de sa grand-mère, Rose Bustamente. Belles, indépendantes et téméraires sont les femmes de cette lignée, mais si vulnérables...A quatorze ans, Vera Candida fuit; elle porte en elle sa fille Monica Rose, marquée par le sceau de l'ignominie, le père, l'ogre, dont la demeure "d'une blancheur de Taj Mahal" surplombe la cabane au bord de l'eau de sa grand-mère. Elle part pour le continent, la ville métropole de Lahomeria, jeune-fille mère, sans ressources, avec pour seul sézame, l'adresse d'une vague cousine.. Les portes s'ouvrent pourtant pour Véra Candida, cuirassée de haine, ne comptant que sur elle-même, déterminée à protéger de tout l'enfant fleur, "l'enfant phare", Monica Rose.Mais elle a beau faire, Vera Candida ne parvient pas à rester tout à fait invisible; et, un jour, Itxaga, alias Billythekid, journaliste indépendant à l'âme de chevalier, la remarque. L'amour est une entorse au destin...Vera Candida est séduite pas "l'art de vivre" propre à "ces hommes élégants et solitaires qui tournicotent lentement dans leur salon au petit matin". L'amour, pour elle, est une conversion à la plénitude de la vie, à la douceur des choses. Mais suffira-t-il à la libérer des obsessions du passé et à l'attraction de Vatupana ?
Du conte, Véronique Ovaldé retient les articulations, les passages obligés du récit, les lieux imaginaires et symbolique d'une initiation, l'île, le continent, le Palais aux morues (le foyer des jeunes filles), l'entresol de la rue de l'Avenir; et de l'oralité, elle retient le naturel et la liberté du phrasé et des images. L'originalité de l'auteur se trouve dans ce contraste saisissant pour le lecteur. On retrouve, comme dans Déloger l'animal (Actes sud, 2005), la relation d'amour exclusif mère-fille, si bien décrite, une relation corps à corps, charnelle et animale, puis la découverte, tardive de l'amour, parce qu'il faut bien tâtonner et s'éloigner de l'image du père, mais un amour rayonnant, comme dans son avant-dernier roman Et mon coeur transparent (Actes sud, 2008). (ED)
Extrait : "L'odeur de Monica Rose faisait chavirer Vera Candida. Elle s'asseyait près de sa fille et plongeait le visage dans ses cheveux. Ils sentaient le sel et l'iode, le vent et quelque chose de plus souterrain et mammifère, comme la sueur d'un minuscule rongeur ou bien d'un petit loup. Monica Rose sentait la fourrure. Vera Candida se disait toujours, Comment ferai-je quand je serai une très vieille femme, que je n'y verrai plus, que je tenterai de me souvenir de cette odeur. Elle s'efforçait d'enregistrer comme sur des cylindres d'argile les sensations liées à sa fille : la main de la petite dans la sienne, la façon dont Monica Rose serrait son cou avec ses bras aussi fins que des roseaux, elle serrait serrait en y mettant toute sa minuscule force, et c'était inenvisageable de ne plus être deux un jour, c'était si injuste que cela paraissait impossible." (p. 207)
L'auteur, dans ce roman d'apprentissage, brode autour des souvenirs de son arrière grand-mère maternelle une longue saga familiale. Dans cette famille andalouse, les femmes sont initiées à la magie, et se transmettent une boîte secrète dans laquelle murit un don à elle seule destiné. Dans la boîte, bobines et fils de couleur attendent ; Frasquita reçoit le don de coudre, coudre des robes dont les couleurs et la préciosité font palir, recoudre les visages, tirer les fils du destin. Petite paysanne pauvre, on lui impose un mariage de convenance dont naîtront quatre filles. Vendue par son mari, elle s'enfuie sur une charrette avec ses filles, traverse le sud de l'Espagne pour se perdre de l'autre coté de la Méditerrannée. Dans sa fuite, elle prend part aux soulèvements des paysans conduits par les anarchistes, surmonte la violence et la trahison pour devenir une figure héroïque. (ED)
Pour son premier roman, Carole Martinez a obtenu de nombreux prix, dont le Renaudot des lycéens.
Paolo Giordano - Prix Strega 2008 en Italie. On suit en parallèle la vie de deux enfants italiens à deux moments charnières de leurs existences. Deux évènements dramatiques qui modifieront le cours de leur vie à tout jamais. Il y a d'abord Alice, fille de famille, dont le père (sévère) veut à tout prix qu'elle fasse du ski pendant les vacances d'hiver. Pour celle-ci c'est un véritable calvaire : un jour de brouillard elle s'éloigne de son groupe et les perd. Affolée car ne sachant pas comment rentrer seule, elle emprunte une piste fermée et fait une violente chute. A peu près à la même période on découvre Mattia et Michele, jumeaux et terriblement différents. L'un est un petit surdoué en mathématique, l'autre est handicapée mentale. Les parents essaient d'élever leurs enfants de concert et Mattia souffre de plus en plus de la proximité envahissante de sa soeur. Un jour qu'ils sont invités à un anniversaire Mattia abandonne sa soeur dans un square... Récit sensible et poignant de deux êtres très tôt violentés par l'existence, enfermés dans leur solitude et leur différence. Mattia et Alice vont finir par se croiser et leur singularité trouvera enfin un écho chez l'autre. Subtilité et maturité extraordinaire pour un auteur de cet âge (27 ans) et scientifique de surcroit. Ces deux personnages vont longtemps vous hanter.
De l'île-monde, Minorque, où il revient chaque été, l'écrivain néerlandais dresse un inventaire précis : chat, poule, chiens, animaux sauvages, les voisins, le facteur, les bruits familiers, les plantes et arbres du jardin méditerranéen, chaque été ressuscitées. L'île forme un réseau de murets de pierres sèches, et la maison se cache au bout du chemin dans la zone agricole. Arrimé à l'île-jardin, l'éternel voyageur nous entraîne dans les méandres et les boucles d'un voyage immobile.
Cliff est au tournant de sa vie.Plaqué par sa femme à soixante-deux ans, il décide de tout quitter et de prendre la route à la recherche d'un nouveau souffle.Bientôt rejoint par une ancienne étudiante avec qui il vit une liaison enflammée; il pousuit son chemin et traverse le pays attribuant à chaque état le nom d'une tribu indienne , description d'un ponctué de rencontres extravagantes et magistrales.
Jim Harrison signe un roman d'une profonde humanité le tout émaillé de descriptions superbes, on reconnait là un des plus grands auteurs de notre temps.
Sa femme lui a dit un soir: " Je n'ai plus de désir pour toi. " Le lendemain, elle part avec leur petite fille de six ans, Marilou. Le choc, terrible, le projette quatre ans plus tard en arrière, lors de la disparition de sa mère. Présent et passé se télescopent. Dans la touffeur de l'été, René Frégni ne dort plus, son coeur bat trop fort, écrase tout...C'est un homme foudroyé qui se débat, qui s'accroche aux mots pour ne pas se perdre.
Livre magnifique dans lequel René Frégni évoque sa relation avec sa mère mourante, son ex-femme, sa fille... en somme avec les femmes, la grande affaire de sa vie.
Elle danse dans le noir est surtout un très bel hommage à toutes les mères du monde et à l'amour qu'elles nous donnent.