
Personne n'est pas un récit de l'intime
La médiathèque de Mauguio a accueilli Gwenaëlle Aubry, samedi 18 juin 2011. Romancière et philosophe, elle a reçu le Prix Femina en 2009 pour son dernier roman consacré à son père Personne (Mercure de France).
Gwenaëlle Aubry se partage entre l’écriture romanesque, le matin, et l’écriture philosophique, le reste du temps; elle se défend de mélanger les genres. Nous l'avons rencontrée pour évoquer ces deux facettes de son oeuvre.
Gwenaëlle Aubry a préparé un texte lumineux dans lequel elle nous parle du "je" du romancier qui s'exprime dans Personne. La vie de son père, avocat, juriste éminent, a été brisée par la maladie, la mélancolie que le corps médical désigne sous le nom laconique de PMD, pour psychose maniaco dépressive, une vie discontinue marquée par une succession de sommets et de failles, une présence qui se dérobe. A sa mort, son père a légué à ses filles un manuscrit "Le mouton noir mélancolique" dans lequel il tente de "recomposer sa vie"; la couverture porte le sous-titre "à romancer". Gwenaëlle Aubry reprend, dans son roman cette injonction, pour donner forme et présence à son père, l'amarrer, être ensemble, comprendre le lien indéfectible qui les lie.
Mais ce roman n'est pas un récit intime pas plus que le manuscrit de son père n'est un journal intime, et le "je" de la narratrice ne dévoile aucune vérité, n'avoue aucun secret. Ce qui a présidé à l'écriture du roman, c'est d'abord l'évidence d'une forme, l'abécédaire, de A comme Arthaud (Antonin), à Zelig; une forme close qui met à distance l'émotion et le trop intime justement. Un nombre fini d'entrées, autant de facettes d'une identité fuyante, d'un moi multiple : Bond (James), Clown, Obscur, Qualités (homme sans)...Le roman est un texte à deux voix entrelacées; chaque chapitre, est construit autour d'un extrait du manuscrit, que la narratrice prolonge, interprète, confronte, contredit. Une longue phrase ininterrompue dont aucune vérité définitive ne surgit, plutôt un geste de compassion et d'amour qui voudrait embrasser l'absent. Pour évoquer ce "je" qui est un "nous", inépuisable et suffisamment impersonnel pour que le lecteur trouve sa place, Gwenaëlle Aubry évoque la philosophie contemporaine qui fait éclater la notion de sujet, mais aussi Plotin sur lequel ont porté ses recherches.
De nombreuses interventions nourrissent le dialogue. Gwenaëlle Aubry répond avec attention et sincérité. Des remarques pertinentes également, qui font naître l'émotion. Gwenaëlle Aubry lit trois extraits de Personne pour clôturer la rencontre, une vraie rencontre, chaleureuse et engagée."Habiter la marge"
| Informations pratiques + Samedi 18 juin 2011 à 11 heures Entrée libre et gratuite pour tous |
| Pour aller plus loin + Les livres de Gwenaëlle Aubry |
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Née en 1971, Gwenaëlle Aubry devient élève de l’Ecole Normale Supérieure d’Ulm (option philosophie) en 1989 et entre au Trinity Collège de Cambridge. Elle soutient sa thèse de doctorat en décembre 1998 à l’Université de Paris-Sorbonne : De l’en-puissance à la toute-puissance. Aspects de la puissance d’Aristote à Leibniz.
Spécialiste de philosophie antique et plus particulièrement de Plotin, dont elle a traduit le Traité 53 (Ed. du Cerf, 2004), régi par le "connais toi toi même", Gwenaëlle Aubry interroge les notions de moi et d'intériorité. Chargée de recherche au CNRS, Centre Jean Pépin, elle anime des séminaires à l'ENS rue d'Ulm et au CNRS.Parallèlement, elle poursuit son travail d'écrivain et publie cinq romans aux éditions Actes sud, Stock et Mercure de France.
Le diable détacheur aux éditions Actes Sud, 1999.
Lauréat de la Bourse Cino del Duca, ce récit est hanté par la figure de Perséphone, de la passion d'une adolescente pour un homme mûr, ancien soixante-huitard devenu publicitaire. Les deux personnages vont vivre une liaison qui va confronter rapidement la jeune fille à la désillusion amoureuse et aux masques de la société.
L'isolée aux éditions Stock, 2002.
Ce récit fait entendre la voix d'une jeune femme, Margot, soeur lointaine de Florence Rey, depuis la prison où elle est incarcérée. Elle dit son amour pour Pierre, sa lutte à ses côtés pour les sans-papiers, l'expérience de la révolte et du refus radical.
L'isolement, éditions Mercure de France, 2003.
Dans L'isolement, Margot est seule, cette fois, vraiment. Elle raconte la vie sans Pierre, la vie sans rien: la vie en prison. Les rituels d'entrée, comme autant de viols et de dépouillements qui en même temps qu'ils vous soustraient au dehors vous privent de dedans, les psys et l'infirmerie, les règles et les carcans, et le corps qui se cabre, et l'esprit qui dévie. Mais aussi Aminata, l'amie, la magicienne qui, un temps, l'a protégée de tout cela, l'a arrachée à ses fantômes, l'a rapatriée sur la rive des vivants.
Notre vie s'use en transfigurations, éditions Actes Sud, 2007.
Pensionnaire à la Villa Médicis en 2005, Gwenaëlle Aubry écrit un roman-variation sur la laideur.Comme entre les riches et les pauvres, les enfants gâtés et les déshérités, le monde se partage entre les beaux et les laids ; et à cette injustice originaire, rien ne peut remédier. Nous sommes pourtant dressés à la taire. L'art lui-même clame désormais son indifférence à la laideur comme à la beauté. Mais autour de nous, sur les écrans de télévision, les couvertures des magazines, éclate l'injonction, tyrannique et allègre, d'être beau (ou, plus encore, belle).
En 2007, elle compose une anthologie de textes littéraires sur le même thème de la laideur,une balade esthétique en compagnie de Roger Caillois, Yves Bonnefoy, Francis Bacon, Pascal Quignard, Henri Michaux, Georges Bataille, Socrate, Rilke et bien d'autres..
Le (dé)goût de la laideur, éditions Mercure de France, 2007.
La laideur résiste au témoignage comme à la réflexion. A travers elle se révèle l'envers du corps et du décor, la face obscure du réel. Dans cette expérience, l'effroi se mêle à la fascination. De grandes figures, philosophiques, légendaires, littéraires, de laids et de laides témoignent de cette étrange inversion : le pouvoir de séduction de la Vellini de Barbey, de la Bérénice d'Aragon, des laides stendhaliennes tient au jeu, en elles, de la vie, du mouvement, du souvenir et de la passion, plus gracieux que l'immobile perfection de la forme. C'est peut-être ce jeu aussi qui, de la laideur, fait pour l'art un défi. A la faveur de regards nouveaux, le laid devient le ferment d'une beauté nouvelle...
En 2009, elle écrit Personne pour lequel elle reçoit le prix Fémina.La figure centrale de ce très beau texte a réellement existé. Mort récemment, François-Xavier Aubry (le père de Gwenaëlle) était un éminent juriste, professeur à la Sorbonne, auteur de nombreux livres et articles. Mais il souffrait d’une psychose maniaco-dépressive qui a fini par le terrasser. Sa fille en trace un portrait en vingt-six angles, vingt-six petites stèles, à partir des lettres de l’alphabet, à l’image du monde morcelé de celui qui, se sachant atteint, lutta jusqu’au bout en prenant régulièrement des notes sur l’évolution de son mal.
Personne, éditions Mercure de France, 2009.
En 2009 elle co-dirige avec Frédérique Ildefonse un recueil philosophique sur la conception antique du moi.
Le moi et l’intériorité, éditions Vrin, 2009.
Les études ici rassemblées visent à évaluer la légitimité et la pertinence de deux concepts usuels, le moi et l'intériorité, dans l'Antiquité grecque principalement. De ce moi qui occupe d'abondance le champ littéraire et philosophique, on dit communément qu'il est absent de la pensée antique. On se propose d'abord d'interroger, pour éventuellement la remettre en question, cette curieuse absence. Y a-t-il place, clans le champ antique, pour autre chose que le "soi ", cet impersonnel dégagé des particularités biographiques qui excède l'individu tout en recelant son identité? Dans quels concepts antiques est-on fondé à repérer, autrement distribués, les éléments du concept moderne de moi ?
>> Lecture de Personne
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