
Comme dans les jeux, où l'on exige de plus en plus de
fluidité, et, quand le sujet s'avance, armé du maximum
de points de vie, le décor se construit au fur et à mesure.
En avançant, l'histoire se serre.
Je nage très profondément.
Et je reviens respirer à la surface.
Brasse profondément coulée.
Comme ça.
On se développe, on se conforme, on se compose, on
se décompose.
Je nage.
Je suis le boeuf qui nage contre le courant.
L'eau se reforme autour de mes bras. Les herbes
s'inventent et se déploient.
Je suis au bord de chanter tout seul.
Oh petite voix.
Oh Monsieur Robinson, par ici, la voix, la toute petite,
chemin accéléré hors des choses funèbres. Ouh-ouh
Monsieur Robinson, oh j'ai ma voix du début, ouf, ouf,
la petite voix de rien, perdreaux entre les blés, souris
sous les plinthes, perdrix dans l'escalier, anguille dans
l'herbe, ouh-ouh Monsieur Robinson.
Monsieur Robinson.
Par ici.
Ouh-ouh.
Par ici.
Oui.
Là.
C'est ça.
extrait du livre d'olivier Cadiot Un mage en été (P.O.L., 2010)
Au commencement, il y a cette photo d'une baigneuse dans l'eau verte de la rivière, "qui travaille à son bien-être". Et cette image du bonheur en appelle d'autres à l'infini. Le narrateur, en mage, se fait son cinéma : une quête autobiographique et une histoire du monde, ni plus ni moins. Avec la matrice de la langue, le bric à brac des objets, la matière des angoisses et l'appétence au bonheur. Le poète, aussi seul que Robinson après s'être débarrassé de toute lignée, et des histoires, et même, peut-être, de toute vélléité de pensée, chantonne : "une ancienne chanson moderne, c'est possible ? mais à l'envers, l'ancien devant. Comme une découverte." (p. 135)
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